Au Bois lacté, projet pour un opéra
par François Narboni et Antoine Juliens
 
Présentation
Voir culbuter les multiples Voix de Laugharne sur une scène, c’est répondre à Dylan Thomas, comédien, conférencier de génie et auteur d’une éblouissante saynète pour voix humaines composée à la mémoire des habitants du petit bourg sur le Tertre gallois, que le poète lira à Harvard le 3 mai 1953 et jouera à New York avant de mourir éthylique à l’âge de trente-neuf ans.
Ébloui par ce Under Milk Wood et du désir d’enfanter musicalement un projet porté depuis près de vingt ans et arrivé à maturité, le compositeur François Narboni chercha la complicité d’un adaptateur-traducteur et metteur en scène Antoine Juliens afin de montrer et de faire entendre le lieu mythique en tout son relief sonore et visuel. 
Faire s’hybrider musique, texte et mise en espace pour créer un spectacle qui posera le ques-tionnement d’un rendez-vous prodigieux, où les fruits d’une collaboration, en un Sous-Bois, donneront à exercer et lier intimement la conception scénique avec la pensée musicale. Un langage inédit doit naître et se mettre en place afin qu’un rituel nouveau ouvre béant son art à un terreau qui offre autant de qualités littéraires, auditives que scénographiques.
Un sentiment fort, aujourd’hui partagé, permet de se saisir du texte de Thomas, de l’écouter, de le retranscrire en une dimension poétique, profondément paroxysmique, et de le replacer en son remuement musical et en sa turbulence scénique, révélateurs de l’univers fourmillant, truculent, rempli d’humour, décalé des Voix de Llareggub… Terribles et sourdes et graves et vives voix chantées, vociférées, jouées, dansées par les chanteurs, instrumentistes et acteurs qui deviendront les dieux du village grâce à une mise en scène et à une musicalisation riche en dramaturgie, écriture et rythmes, en une originalité pure.
Une langue commune se réfléchit, s’invente, se constitue et trouve substance, où la vigueur débridée du chant Thomasien nous incite à faire œuvrer conjointement sciences et techniques pour que, par une orchestration vibrante du livret et la mise en espace des interprètes, retentissent les strates intimes de la Colline, que se déploient tous les aspects d’un langage non littéraire, mais bien oral et plus : musical… Thomas pousse un cri, excentrique certes mais terriblement vrai et provocateur, effroyablement beau et jeune, un cri lancé à l’univers et à l’homme qui paraît avoir perdu toutes saveurs de villages côtiers du Cardiganshire… Cri sans fin tel qu’aucune ode jamais ne pourra finir !
Par notre volonté à travailler avec un effectif réduit, afin d’assurer une grande mobilité dans les jeux spatiaux et sonores, de préserver une extrême légèreté dans la mise en situation des nombreux personnages (chaque protagoniste, qui apparaît et disparaît continûment, doit être capable d’alterner couleurs, tonalités, rythmes, rôles, attitudes, timbres), ainsi que pour garantir un rythme virtuose, l’implication de matériaux informatiques au cœur même de la réalisation mettra à jour les facettes d’un imaginaire gorgé de sève aux essences odoriférantes de printemps, réclamant tous les préparatifs pour un rituel festif et bouleversant. 
Ils interviendront pour les variations et colorations du verbe, par transformation, amplifica-tion, dilatation, distorsion, métamorphose ou encore spatialisation, en ses codes et en ses signes. La force du spectacle se dégagera d’une énergie sonore et visuelle explosive, en un instant et lieu d’incandescence où tous les artistes seront en permanence sollicités à jouer les âmes de Laugharne.
Par cette rencontre privilégiée entre le poète Thomas et un langage qui noue pensée musicale et représentation - extrayant tout réalisme de sa gangue - et d’une collaboration artistique étroitement entendue, surgiront tous les enjeux d’une théâtralité des Voices où s'exécuteront les rites amplifiés d’une inédite musicalité…   



Le livret
‘‘Tertre Llareggub, tel mystique tumulus,
o mémorial aux peuples qui vécurent en contrée de Llareggub
d’avant que les Celtes abandonnèrent le Pays de l’Été 
et où les vieux sorciers se faisaient des fleurs une épouse.’’
Convier le spectateur à vivre une journée entière de printemps à Laugharne, de l'aurore à la mi-journée quand le soleil bourdonne et du baillant après-midi à la submersion du crépus-cule… Images d’un livret qui lui fera gravir cette colline de la Terre Promise baptisée par Thomas : Llareggub.
Un livret pour happer chaque curieux Sous le Bois Lacté…, en la petite cité du pays de Galles où le poète a vécu et écrit… lui qui rendit hommage à ses indigènes en composant cette Play for Voices, les invitant à jouer leurs propres rôles…
Si nous sommes bien à Laugharne, c’est pour faire entendre et révéler au monde tous ces « fous » du bourg, du Captain’ Cat au laitier Ocky Milman, de Jack Black le cordonnier au Reverend Eli Jenkins, ou encore de l’organiste Organ Morgan à l’herboriste Waldo… Car, si Thomas, qui vient de prendre connaissance de l’existence des camps de concentration, a désiré rendre destinée et mémoire à ce lieu nourri de quotidien et d'esprit, de fantaisie et de magie, c’est parce que cela prenait valeur symbolique : ce n’est plus le village ceinturé de fils de fer qui est fou et dangereux mais bien le monde qui l'enserre…  et les barbelés protègent du monde extérieur et non du village ! 
Imaginer une symphonie de voix vibrantes, harcelantes, tonitruantes et aimantes, pour faire ressurgir tel un éveil embrasé le sens d’un retournement à la véritable vie !
En respect à la langue de Dylan Thomas, la rédaction du livret suivra l’ordre chronologique de l’œuvre, afin de faire entendre en un chant mythique, profond et âpre, enjoyé et tragique, la multitude de Voix qui hantent la colline aux trois rues où retentissent les voix du facteur Willy Nilly, de l’amoureux drapier Mr Mog Edwards, les voix du boucher Butcher Beynon, de la fille de ferme Bessie Bighead et du vaurien Nogood Boyo, et voix de tous les autres…
Un livret qui hèle la vie et la brave, et réplique au poète qui porte ce hurle du regret-passé-nostalgie de l’enfance, dans la perspective d’une création musicale et scénique aux inflexions inédites : 
Saisir le mot et choisir des extraits en un matériau exaltant pour mettre en scène les âmes de Laugharne, par un langage libre, provocateur et tendre, où se croiseront sonorités, syllabes, complaintes, descriptions et conversations, secrètes ou clamées, c’est écrire une adaptation dans une traduction originale au vocabulaire propre qui comportera expressions galloises, anglaises et françaises, fidèle au cri et au verbe de Thomas.
Il s’agit de faire émerger toute l’expressivité des paroles étonnantes, drôles et bouleversantes, amoureuses et magiques, empreintes de nostalgie du poète, qui semblent liées à Synge, Yeats ou encore Joyce, mais aussi à Blake, et qui sont Âme de Llareggub ! 
Construire une parabole afin que ce ballet de timbres et de sons, en dialogue avec la pensée musicale, fasse entendre un rituel vocal alimenté de toutes ces saveurs et atmosphères exha-lées des bourdonnements, exhortations et mélodies berçant la colline - ce Bois de l’Éternel Été - Bois, lit nuptial pour libidineux garçons de ferme en goguette qui y oublient de passer par Bethesda, la chapelle – Voix qui s’entrecroisent pour voler en direction du grand large ou pour résonner sur la pleine terre, telle une nouvelle et mystérieuse incantation de druides ou de bardes…
La musique
La langue inventive, si pleine de mélodie et de rythme, de Dylan Thomas, ne pouvait que trouver écho en une oreille  musicienne. Pièce radiophonique ou Play for Voices, Under Milk Wood met en scène la voix par le truchement de la parole. Il s’agit d’une scène sonore où explose la langue en une polyphonie de timbres et d’accents dont Antoine Juliens, dans son adaptation de l’oeuvre, sait retrouver l’infinie diversité et la richesse. Alors, le texte trouve en la musique son naturel prolongement. L‘inflexion du parlé et le sens aussi de ce qui se dit se continuent avec évidence des acteurs aux chanteurs. Le motif musical est calqué sur le mot ; il en découle une thématique foisonnante démultipliée encore par l’électronique. Née du texte, la musique n’a de cesse de magnifier la parole tout en se constituant en langage propre dont le texte serait comme à son tour issu…   
acteurs, chanteurs, instrumentistes
Acteurs, chanteurs et instrumentistes sont le village de Llaregubb et ses environs avec ses habitants. Ils en déterminent l’espace physique, temporel et mental : acteurs et chanteurs occupent la scène, encadrés  de part et d’autre par l’électronique (clavier + ordinateur) et l’accordéon. 
Au vu du nombre remarquable de personnages et de situations, chacun est convié à assumer plusieurs rôles. La voix parlée des comédiens fait l’objet d’un travail proprement musical sur différents types de hauteurs, d’intensités et de rythmes. Elle est considérée au même titre que la voix chantée en un traitement stylistique poussé. De la même manière, le jeu scénique des chanteurs obéit à une exigence comparable à celui des comédiens afin de caractériser au mieux chaque personnage. 
l’électronique
L’électronique démultiplie l’espace des voix par amplification, transformation et spatialisation. Pourvus d’un microphone, acteurs et chanteurs projettent leurs voix en une dimension multiple cernée par l’espace des haut-parleurs. Aux transformations naturelles de la voix s’ajoutent celles réalisées par l’informatique en temps différé ou réel. Se transformant par hybridation, le timbre vocal s’adapte à la multiplicité des personnages. Le foisonnement verbal de la pièce est alors démultiplié à l’infini. 
L’ordinateur constitue une véritable « banque sonore » pleine des sons de toutes les voix du village. A travers lui, le texte est rejoué en nappes polyphoniques, voix et instruments y sont croisés et des bruits naturels transformés viennent ajouter au cocasse de l’œuvre.
Mise en scène - scénographie
Mettre en scène cette œuvre musicale et littéraire, c’est provoquer une ronde fantastique qui livrera aux multiples voix de Llareggub une orientation sonore et scénographique originale. Instrumentistes, chanteurs et acteurs sur scène ré-insuffleront vie aux âmes qui nous lient intimement et nous ancrent à la mémoire passée, à l’histoire présente de ce petit bourg de Galles, non sans ivresse et humour, mais dans une vérité profonde qui emportera le spectateur en un cérémonial festif, déconcertant et captivant d’instant en instant…
Dessiner ce Jeu des Voix (Play for Voices), c’est ressusciter la vie de Laugharne en tout son relief de vie, par jeu d’absences ou de présences simultanées ou non. Les organismes (voix, corps, instruments) provoqueront une véritable danse des esprits, qui s’ébroueront dans tous les espaces du mystique tumulus ; apparaîtront et disparaîtront les Ombres qui hèlent et font entendre cris et prêches… recréant par graphie scénique un Mystère des Sons, une mythologie fondée sur la parole du poète.
Interprètes de Voix sensibles et réelles, les artistes seront réinventeurs de fable en une valse de sonorités aux visions concrètes ou songées ; les corps, jouant les âmes ou libérant la parole par le chant et ses rythmes, permettront de suivre au gré de la construction drama-turgique toute l’orchestration des personnages de Laugharne, selon le livret et la partition.
Le monde de Under milk Wood avec ses rues Coronation Street ou Cockle Row, sa chapelle Bethesda, son estaminet The Sailors’ Arms, sa boutique Manchester House, son cimetière et encore sa petite école, renaîtra, se visualisera progressivement grâce au jeu suggestif et signifiant des artistes qui traduiront en une parfaite lisibilité le village avec ses endroits et ses aspects énigmatiques.
Parallèlement, un travail élaboré sur l’apport exceptionnel d’accessoires scéniques et d’outils résonants utiles à la dramaturgie permettra de susciter l’étonnement désiré et de redonner vie à ces fantômes qui hantent toujours Llareggub et qui soudain ressurgissent dans le monde des vivants…
Créer une scénographie spatiale et sonore qui soit symbole vivant du tertre gallois… qui donne à ressentir, à imaginer, et remémore les parois de ce Sous-Bois Lacté, octroyant l’envol aux multiples Voix de Laugharne.
Pour réaliser la spatialisation des voix et corps, différents plans en élévation constitueront un dispositif scénique discret, léger et modulable, à plusieurs niveaux utilisable (adaptable à tous lieux de représentation) et aisément accessibles par volées d’escaliers à vue ou dissimulés, charpentant ainsi une étrange structure pyramidale (tumulus de Llareggub)… Ensemble de volumes (éventuellement recouverts de tissus ou voilages matiérés ou non) sculptés par un travail contrasté des lumières…
Je prévois également travailler par projection d’éléments picturaux (travaux abstraits conçus et réalisés spécifiquement pour la création) ou encore paysagistes (montages photographi-ques, séquençages…) qui, en adéquation avec voix, sons et plateau, seront projetés sur la structure dans l’instantanéité de la représentation, afin de grandir le réalisme et la poétique musicale du verbe de Dylan Thomas.




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